FACE-À-FACE INATTENDU
On a talonné pendant deux heures la ministre de la Santé sur les pesticides
Aujourd’hui, on vous propose un blogue un peu différent qu’à l’habitude. On a envie de revenir sur notre participation à un café citoyen dans la circonscription de Papineau - la circonscription de notre actuelle ministre de la Santé, Mme Marjorie Michel - où nous nous sommes invités pour discuter du « fameux » projet de loi C30 (1) qu’elle a ardemment défendu.
Pour rappel, ce projet de loi budgétaire, porté par le gouvernement de la ministre et voté en juin sous bâillon, vient (entre autres) conférer un droit dérogatoire au conseil des ministres, permettant de réintroduire - s’il le souhaite - un pesticide interdit par Santé Canada (faut avoir une bonne raison quand même, mais les raisons de nature « économiques » sont les bienvenues).
Aparté : on s’est permis d’aller à cette rencontre citoyenne même si nous n’étions pas de la circonscription, car nous avons essayé de rencontrer la ministre depuis plus d’un an, sans y parvenir. Le tapage médiatique autour du projet de loi C30 nous a permis de rencontrer le directeur des communications de Mme Marjorie Michel une petite semaine avant cet événement (mais quelques jours après le vote), car ils se sont « rendu compte » qu’ils n’avaient pas effectué de suivis avec nous.
On s’est excusé auprès des gens de la circonscription si nous avions réduit leur temps de parole avec leur député - mais ils nous ont tous dit merci d’être venus, insistant sur l’importance des sujets soulevés et la qualité des interventions. La conversation s’est même poursuivie via leurs propres interventions.
On remercie aussi la ministre qui – même si elle nous a donné des réponses loin d’être satisfaisantes – n’a pas fermé la conversation sur le sujet (de toute façon, la grande majorité de la salle semblait venir poser des questions sur ce point, ou a du moins « enchaîné » sur ce dossier).
Mercredi 8 juillet. 14h. Il fait chaud. Il est 17h, on s’installe dans la salle. Peu de monde. On est actuellement quatre. Ça va être « intimiste ». La ministre arrive et s’installe tout proche : elle commence à nous expliquer comment son travail de circonscription fonctionne et comment les ministres fédéraux n’ont que peu de temps pour le travail de circonscription. La salle se remplit tout doucement pendant ce temps. On finit par être une vingtaine.
Dès la première intervention, la discussion se lance sur le dossier des pesticides. Elle y restera à peu près tout le long de la rencontre. Le ton montera parfois, la ministre sera sur la défensive, mais validant son rôle et ses intentions derrière le projet de loi. Les citoyen.ne.s commentent directement les réponses de la ministre – on entend dans la salle et de façon régulière des « vous ne pouvez pas dire ça madame », « c’est faux », « non » et autres commentaires. Elle laissera surtout, et auprès de la salle entière, le sentiment d’avoir devant nous quelqu’un qui est bien loin de connaître le dossier des pesticides, ses controverses et le rôle attendu d’un.e représentant.e de la population devant une industrie qui cherche à développer ses parts de marché en faisant fi de la santé publique.
TOP 5 DES MENSONGES OU DES « GROSSES » ERREURS DE LA MINISTRE
« Je n’ai refusé aucune entrevue. »
FAUX.
Thomas Gerbet pour cet article, alors qu’elle répondait à des journalistes comme RealAgriculture sur ces mêmes enjeux et au même moment.

« Je n’ai jamais refusé de rencontrer des groupes environnementaux. »
FAUX.
Voici la chronologie des courriels que nous avons envoyés. La ministre a avoué que ses équipes n'avaient pas fait le suivi auprès de nous, mais d'autres groupes environnementaux nous ont confirmé ne pas avoir eu toujours des réponses.
26 août 2025
3 novembre 2025
20 novembre 2025
17 décembre 2025
12 janvier 2026
16 février 2026
16 mars 2026
25 mai 2026
« Le lobby environnementaliste, il existe aussi. »
EUH....
Levée de boucliers dans la salle – c’est une belle surprise pour nous (que de sentir que les personnes venues sur place estiment qu’il y a une très grosse différence entre lobbyisme et ce que nous appelons nous de la représentation et du plaidoyer) : tout le monde est d’accord pour dire que des citoyen.ne.s et/ou associations qui défendent l’intérêt commun, ce n’est pas la même chose qu’une entreprise qui défend des intérêts privés.
(et qu’en plus, ils n’ont pas DU TOUT les mêmes moyens financiers que les multinationales)
« Jamais, jamais, jamais sur la santé »
Tout au long des discussions, la ministre de la Santé s’est targuée d’avoir une ligne rouge concernant la santé, sans comprendre qu’aujourd’hui, des agriculteur.rice.s tombent malades à cause de leur exposition aux pesticides et que la santé de notre environnement impacte directement notre propre santé. Nous y sommes exposés au travers de notre alimentation, de l’eau que nous buvons et de l’air que nous respirons.
Le gouvernement québécois a d’ailleurs reconnu la maladie de Parkinson comme une maladie professionnelle liée à l’exposition aux pesticides en 2021 (2). Sur ce point, les études s’accumulent pour démontrer les impacts des pesticides sur la santé : il n’y a pas de débat. Les discussions portent plus sur l’ampleur de ces impacts.
« On peut manger et mâcher de la gomme en même temps »
C’est ce qu’elle avait répondu à la Chambre des communes au député qui lui a demandé de s'expliquer sur ses rencontres avec l'industrie lors des discussions sur C-30 (3).
Il paraît que le mot d’ordre durant l’ère Trudeau était de ne pas rencontrer l’industrie des pesticides. Bon, si c’était effectivement la consigne – elle ne s’appliquait qu’au ministre de la Santé, puisque nous avions répertorié florilège de rencontres entre l’industrie de l’agrochimie et des membres du gouvernement ou hauts placés de (feu) l’Agence de la réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA).
La ministre a donc tenu à « rééquilibrer » les rencontres avec l’industrie : c’est chose faite, puisque Radio-Canada a révélé avoir comptabilisé près de 8 rencontres entre janvier et mai entre l’industrie de l’agrochimie et les équipes de la ministre et/ou la ministre (4).

Dans cette volonté de rééquilibrage, la ministre semblait ne pas connaître d’autres grands déséquilibres dans le dossier : par exemple, que l’usage des pesticides au Canada a été multiplié par 5 depuis 2005 et que le Canada autorise quelques 274 pesticides qui sont interdits ailleurs dans le monde (5).
« Je pensais que le glyphosate avait été interdit »
FAUX.
Non madame la ministre – et on pensait vraiment (mais vraiment) que vous étiez au courant.
C’est même le pesticide le plus utilisé dans le monde, et au Canada.
Au Québec, on estime qu’on vend 1,1 million de kg de glyphosate par année, et 44-50 millions de tonnes au Canada.
Au Canada, le glyphosate a été réhomologué en 2017 pour 15 ans.
Sous la mandature de M. Trudeau – dont Marjorie Michel a été cheffe de cabinet adjointe, voici ce qui s’est passé dans le dossier du « glyphosate » : un avis d’opposition a été déposé par l’association Safe Food Matters (toujours en cours – et des appels à répétition) et la justice a obligé (en 2025) Santé Canada à revoir son homologation du Mad Dog Plus (pesticide à base de glyphosate), car l’évaluation de Santé Canada n’avait pas pris en considération les données les plus à jour (6). Malgré ces injonctions et la compilation de nouvelles études indiquant le caractère cancérogène du glyphosate, Santé Canada n’a pas modifié sa décision (7).
En début d’année, les pesticides à base de glyphosate ont fait la manchette, car une étude « indépendante » vieille de 25 ans et concluant à l’innocuité du glyphosate a été rétractée, car rédigée par Monsanto. Cela s’appelle du ghostwritting et c’est une technique de lobbyisme reconnue. Là encore, pas de changement côté Santé Canada (8).
Nous lui avons aussi rappelé les failles sur lesquelles se reposent notre système d’homologation et d’évaluation des pesticides : Santé Canada se base essentiellement sur les études de l’industrie - qui sont donc en conflits d’intérêts, et qu’elle ne rend pas publique pour cause de secret industriel auprès du reste de la communauté scientifique. Seul l’ingrédient actif est évalué, et non la formule commerciale. Dans le cas du glyphosate, on évoque souvent des études faisant référence à d’autres coformulants du glyphosate, qui serait jusqu’à 1000 fois plus toxique. Enfin, les évaluations se font en silo : on n’évalue pas les interactions des éléments chimiques entre eux ni leur accumulation.
DANS LA CATÉGORIE « PAS DE RÉPONSE »
CropLife – le lobby des lobbys de l’agrochimie. En regardant ses interventions dans les médias, on peut apprendre que l’industrie voulait de longue date qu’on inclue le caractère économique dans l’évaluation des pesticides (tant pis pour la santé, NDLR : note de la rédaction) et que la stratégie de l’industrie pour faire modifier la Loi sur les produits antiparasitaires était d’y aller avec une intervention « chirurgicale » comme une modification économique – parce que directement, cela aurait été compliqué (9).
Nous avons exposé ces faits à la ministre et lui avons demandé comment elle se sentait en voyant qu’elle avait fait se réaliser la stratégie de l’industrie à la virgule près.
Elle a botté en touche.
NDLR : il a noté que nous sortons d’un processus de transformation visant la refonte du processus d’homologation et d’évaluation des pesticides qui a coûté quelque 42 millions de dollars et que ceci n’y a jamais été discuté (10) – cela aurait été le « bon » moment.
DANS LA CATÉGORIE « CE N'EST PAS L'EXEMPLE QU'IL FALLAIT CHOISIR »
La ministre a voulu évoquer le contexte mondialisé de nos échanges commerciaux qui impliquent une compétitivité qui met en concurrence nos pratiques agricoles. Celles qui respectent des normes environnementales plus sévères peuvent ainsi se retrouver devant une concurrence déloyale vis-à-vis des importateurs de denrées alimentaires : ce phénomène amène souvent un nivellement par le bas des règles environnementales.
La ministre a nommé le cas des lentilles canadiennes pour expliquer l’enjeu.
Erreur.
Vous vous en souvenez peut-être : les lentilles canadiennes ont fait scandale en France l’année dernière (11). Pourquoi ? Car elles sont bourrées de pesticides et qu’elles mettent à mal la production française de lentilles – alors que celle-ci ne présente aucune trace de résidus de pesticides. Pire, on apprend que ce sont les lobbys canadiens des pesticides et des producteurs de lentilles qui ont influencé l’Europe au moment de la mise à jour d’une entente commerciale pour augmenter de 100 les limites maximales de résidus de pesticides autorisés sur les lentilles ! Cela a permis l’exportation tous azimuts vers l’Europe des lentilles canadiennes aux pesticides.
(pourquoi une telle différence entre les lentilles canadiennes et françaises ? La dessiccation – au Canada, nous épandons des pesticides juste avant la récolte pour faire sécher (tuer) les lentilles et homogénéiser leur état pour la récolte. Cette pratique controversée est interdite en France, car elle laisse beaucoup de résidus de pesticides sur les denrées alimentaires.)
Là encore, dur constat de voir que la ministre n’est pas au courant de la situation.
Les clauses miroirs (un mesure qui vise à n’autoriser l’entrée sur le territoire que des marchandises qui respectent les mesures environnementales, sociales, etc. imposées dans le pays importateur) sont importantes – mais il est important de les respecter dans les deux sens.
La conclusion ? On est sortis de là abasourdi.e.s et en peinant à réaliser les échanges qui venaient réellement de se passer : on est conscient qu’il est difficile de connaître tous les dossiers et que la ministre de la Santé en a beaucoup sur les épaules... Mais... Ouf.
De là l’importance de nos demandes de rencontres pour donner un autre éclairage que celui de l’industrie et des angles économiques, de donner du contexte aussi.
Il est donc vraiment dommage d’essuyer des refus quant à nos demandes de rencontres.
(1) Ottawa veut pouvoir réautoriser des pesticides interdits, Thomas Gerbet, Radio-Canada, 8 juin 2026
(2) L’exposition aux pesticides peut être une cause, reconnaît Québec, Judith Lachapelle, La Presse, 31 mars 2021
(3) https://x.com/ThomasGerbet/status/2064059915665047639
(4) Ottawa veut pouvoir réautoriser des pesticides interdits, Thomas Gerbet, Radio-Canada, 8 juin 2026
(5) https://pan-international.org/pan-international-consolidated-list-of-banned-pesticides/
(6) La Cour fédérale ordonne à Ottawa de refaire ses devoirs, Nick Murray, La Presse, 20 février 2025
(7) Health Canada dismisses significance of new science, including forest studies, leaving Safe Food Matters to consider further action, communiqué de presse de Safe Food Matters, 18 août 2025
(8) Glyphosate : Santé Canada ne s’inquiète pas d’avoir utilisé une fausse étude, Thomas Gerbet, Radio-Canada, 4 décembre 2025
(9) https://www.youtube.com/watch?v=xvrQE995C8c à 5min30
(10) Évaluation des pesticides | Échec du programme de transformation à 42 millions de dollars, communiqué de presse de Vigilance OGM, 21 août 2024
(11) Seuils de résidus de pesticides | Les lentilles canadiennes font scandale en France, communiqué de presse de Vigilance OGM, 17 novembre 2025
FACE À L'INACTION, C'EST À NOUS D'AGIR!
On vous propose de participer à deux actions significatives, pour nous aider à diffuser la nouvelle.
Action 1 : Je signe le manifeste Sortir du glyphosate
Notre pétition propose 15 mesures concrètes pour sortir rapidement de notre dépendance aux pesticides au Québec et au Canada.
Action 2 : Je participe à l'opération « accroche-porte », à Montréal
Malgré la couverture médiatique, une réalité demeure : la majorité de la population n’est pas au courant de ces changements. Et parmi les personnes qui ont voté pour le Parti libéral aux dernières élections, nombreuses sont celles qui n’avaient certainement pas donné leur voix pour un tel recul de la réglementation des pesticides.
Vous êtes à Montréal, et vous voulez nous aider à diffuser la nouvelle auprès des électeur.rice.s du comté de la ministre de la Santé, madame Marjorie Michel ?
Participez à notre opération « accroche-portes contre le retour des pesticides interdits » !
Le but ? Distribuer des accroche-portes dans le quartier — comme le font les partis politiques, pour informer les électrices et ses électeurs des positions défendues par leur députée et qu’ils.elles puissent en tenir compte lors des prochaines élections.
(Précision : Ce n'est pas du porte-à-porte, mais seulement venir déposer des accroche-portes)
- Quartier ciblé : Papineau, le quartier de la ministre de la Santé
- Quand : les quatre premiers mercredis de septembre, à 18h30
- Prévoir 1h à 1h30 pour la session
On termine avec un moment convivial et breuvage offert!
Parce qu’une démocratie fonctionne SURTOUT lorsque les citoyennes et les citoyens savent ce que font leurs élu·e·s. Merci pour votre mobilisation!