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EN ROUTE VERS LA COP 15

Pourquoi les lobbys doivent-ils être exclus ?

| Publié le
Steven Guilbault

Du 7 au 19 décembre 2022, se tiendra à Montréal la COP 15, la 15e Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique des Nations Unies (CDB). Cet événement international vise à fixer de nouveaux objectifs et à rehausser le niveau d’ambition des États pour les 10 prochaines années.

Depuis des décennies, les multinationales de l’agrochimie ont imposé, avec la complicité des gouvernements, une agriculture industrielle à grande échelle et l’élevage intensif, qui sont désormais considérés comme les principaux facteurs des deux crises majeures actuelles, celle de la biodiversité et celle climatique.

Ce second blog de la série en route vers la COP 15 (voir premier) vise à exposer l’influence néfaste des lobbys de l'industrie des biotechnologies et pourquoi nous pensons que ces derniers devraient être exclus de ces négociations importantes. On y parle de principe de précaution, de volonté politique et de pesticides.

INTRODUCTION

Le Canada n’a jamais eu une très bonne réputation, que ce soit dans les négociations sur le climat ou la biodiversité. Encore dernièrement, lors de la COP 27, le gouvernement Canadien a suscité une grande frustration en insérant dans leur délégation les plus grands pollueurs de la planète1 et en organisant un panel de discussion avec eux au pavillon du Canada2. Comment ces pollueurs qui se battent depuis des décennies pour qu’aucune solution concrète ne soient prises par les États, pourraient avoir LA solution par enchantement ? 


« La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent »
Citation attribué à Albert Einstein


L’industrie du tabac n’est pas invitée pour négocier des politiques de santé publique alors pourquoi inviter des lobbys de biotechnologies lorsque vient le temps de négocier l’avenir de la biodiversité mondiale ?

 

PRÉCAUTION VS INNOVATION

Depuis trente ans, la Convention sur la diversité biologique est le principal organe mondial chargé de déterminer la surveillance et la réglementation des biotechnologies. Lors du sommet sur la biodiversité de décembre, un texte crucial pour les 30 prochaines années sera soumis aux nations. Il y aura deux principales voies à suivre dans le dossier des biotechnologies, qui sont totalement différentes :

  1. la voie de la précaution en matière de biotechnologie, notamment en établissant un processus d'analyse prospective (horizon scanning), d'évaluation (assessment) et de suivi (monitoring) des nouveaux développements biotechnologiques. Dans les nouveaux développements, sont inclus: le "forçage génétique"3 (OGM à diffusion automatique), l'édition de génome ou  la biologie synthétique4. Cette voie est préconisée par l’ensemble de la société civile, les scientifiques indépendants, des ONG, associations d'agriculteurs et de Premières Nations.
  2. la voie de ‘’l’innovation’’. L'industrie biotechnologique veut, quant à elle, profiter de cette réunion de la COP15, pour saper 25 années d'engagement de la CDB en faveur du principe de précaution. Les lobbies de la biotechnologie ont plaidé pour remplacer le principe de précaution (qui oblige les pays à rechercher et à réglementer les risques éventuels de la biotechnologie) par une approche ‘’fourre tout’’ qu'ils appellent 'le principe d'innovation'. En gros, moins il y de barrières à la mise en place de leurs technologies à grande échelle, plus les profits seront grands.

Les solutions apportées par l’industrie à des problèmes politiques, sociaux et culturels complexes sont souvent uniquement techniques (technofix) qui visent à maximiser leurs profits à court terme. Ces technofix vont aussi souvent à l’encontre des droits humains tout en ayant un impact important sur la santé des populations locales et de la biodiversité.

 

COP 15: PRINCIPE DE PRÉCAUTION

Le principe de précaution adopté en 1992 lors du Sommet de la Terre, stipule qu’ « en cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement ». Depuis, le principe de précaution a souvent été évoqué dans des dossiers relevant du domaine de la santé comme dans la loi canadienne sur les pesticides, qui inclut ce principe. Cependant, le gouvernement Canada ne semble pas avoir compris l’essence de ce principe de précaution, ce qui est problématique. 

Nous demandons que le ministre de l'Environnement et du Changement climatique du Canada, l'honorable Steven Guilbeault, assume avec intégrité sa responsabilité de leader en tant qu'hôte de cette COP15 et place le principe de précaution au cœur de ces négociations durement acquis par la CDB. Pour faciliter ce travail, M. Guilbeault devrait exclure tous les lobbyistes de l'industrie ou autres voix de l'industrie de la délégation canadienne et dans différents pavillons canadiens.

L’association CROPLIFE Internationale qui regroupe les plus gros producteurs de pesticides et d’OGM au monde vont organiser un événement le jeudi 8 décembre à l’intérieur de la COP 15 intitulé : Private Sector Commitments to the Sharm El-Sheikh to Kunming Action Agenda for Nature and People. Le secrétariat sur la biodiversité ne devrait pas permettre la tenue de ce genre d’événement qui vise à freiner la volonté des délégués à prendre les mesures concrètes et urgentes pour protéger la biodiversité.

 

CAS DES PESTICIDES : MANIPULATIONS ET MALHONNÊTETÉ 

Les compagnies qui vendent les pesticides et les semences génétiquement modifiées possèdent une influence démesurée sur nos gouvernements et freinent toutes politiques ambitieuses. Dans le cas des pesticides à base de glyphosate, les plus vendus au Canada, des documents scandaleux ont été rendus publics en 2019 : les ‘’Monsanto Papers’’.

Ces documents internes à la compagnie Monsanto, démontrent clairement comment cette compagnie a essayé de cacher la dangerosité du glyphosate. Les ‘’ Monsanto Papers’’ sont des correspondances internes de la compagnie qui révèlent que la firme avait conscience de la dangerosité de ces produits depuis de nombreuses années et plus particulièrement sur son potentiel mutagène, c’est-à-dire celui capable d’engendrer des mutations génétiques.

Les stratagèmes révélés sont nombreux5:

  • Financement d’études complaisantes
  • Dissimulation d’études mettant en lumière la dangerosité de leurs produits
  • Lobbying intensif sur des agences de réglementation
  • Attaques sur des instituts comme le Centre international recherche sur le cancer (CIRC)
  • Intimidation sur les chercheurs

Ces intérêts corporatifs ont fait suffisamment de mal et ne devraient pas avoir leur mot à dire lorsqu'il s'agit de négocier l'avenir de la biodiversité et de la vie sur notre planète.

 

EXCLURE LES LOBBYS, CELA FONCTIONNE

Dans le domaine agricole, la science et la recherche semblent parfois trop intimement reliées aux intérêts économiques et commerciaux de l’industrie, ce qui peut entrer en contradiction avec le bien-être collectif et la sécurité publique.6

En théorie, les négociations dans les COP devraient répondre aux besoins des sociétés, des États, de la démocratie et de l’efficacité économique et s’articuler selon des soucis d’éthique, de vérité ou encore de « volonté de savoir » qui caractérisent la modernité.7

Pourtant, en pratique, la logique marchande a vu son influence croître au cours des 25 dernières années, ce qui a modifié et entraîné des déséquilibres importants dans les négociations à l’avantage des lobbys de l'industrie.

Au Canada, nous avons un excellent exemple de réussite, qui démontre que le résultat de négociation est différent si on exclut les lobbys de l'industrie. On peut parler de la création du dernier Guide alimentaire canadien. Historiquement, la création de ce guide avait toujours été largement influencée par l’industrie qui siégeait sur de nombreux comités d’orientations et qui faisait une place prépondérante aux études financées par l’industrie. La nutritionniste Hélène Laurendeau déclare : « Ce guide, c'est une honte à ma profession… C'est tellement déconnecté d'où nous sommes rendus. »8

Heureusement, lors de la création du dernier Guide alimentaire canadien, la ministre de la Santé, Mme Jane Philpott avait eu le courage politique d’exclure l’industrie du processus et la prise en compte des études financées par celle-ci. Résultat : suite à cette véritable ‘’révolution’’, de nombreux groupes et experts ont félicité Santé Canada de l’arrivée de cette nouvelle mouture du guide.9

‘’C’est surtout l’absence de l’influence de l’industrie alimentaire que l’on sent pour la première fois dans cet outil de santé publique, qui me réjouit le plus’’, déclare la nutritionniste Isabelle Huot dans sa chronique.10

 

PESTICIDES : RÉSULTAT NUL AU CANADA

La totalité des cultures GM cultivées au Canada est génétiquement modifiée pour être tolérantes à un ou plusieurs herbicides. Certaines ont des caractéristiques GM supplémentaires (résistance aux insectes ou faible teneur en lignine).11

Nous pensons qu'il est primordial d’avoir un plan solide de diminution de l’utilisation des pesticides, ce qui n’est pas le cas au Canada. Il semble que le gouvernement ne semble pas réussir à freiner l’augmentation de leurs utilisations, comme le démontre le dernier rapport concernant les ventes de produits antiparasitaires en 2019.12

Cette hausse est principalement due à une augmentation de la vente des herbicides. Leurs ventes sont passées de 21,91 millions de kg i.a (ingrédients actifs) en 1990 à 59,40 millions de kg i.a en 2019, soit une augmentation de + 270 % en 30 ans.

Les objectifs préliminaires qui vont être présentés lors de la COP 15, parlent d’une réduction de deux tiers de l’utilisation des pesticides à l’échelle mondiale, soit - 66%.13

Comment va faire le gouvernement du Canada pour renverser drastiquement la courbe des ventes de pesticides sans arrêter d’écouter les lobbys des biotechnologies ?

Les engagements qui seront pris entre le 7 et le 19 décembre, seront  décisifs pour les 30 prochaines années. Ne laissons pas l’industrie dicter notre modèle agricole. L’importance de la biodiversité agricole a été démontrée, les impacts de l’agriculture industrielle ont été dénoncés à maintes reprises, les bienfaits de l’agroécologie sont concluants. 

 

Nous devons augmenter la sensibilisation et la mobilisation ! Ensemble, faisons contrepoids aux lobbys de l’agrochimie.

 

COMMENT VOUS IMPLIQUER

  1. Être bénévole pour Vigilance OGM durant la COP 15 : Durant cet événement international, on va avoir besoin de vous ! Nous cherchons donc des personnes prêtes à s’impliquer afin de nous aider pour : 
  • la logistique entourant nos conférences à l’Espace Génération Vivante (UQAM) (calendrier publié sous peu),
  • la création de matériel pour la grande manifestation (lien)
  • se joindre à nous lors de la marche , 
  • l’affichage et création de pochoir à la craie au centre-ville
  • ……

Pour nous suivre et vous impliquer :

remplir ce formulaire

 

  1. Être bénévole pour le collectif COP 15 : Le collectif COP 15 recherche des bénévoles pour la Grande marche pour le vivant du 10 décembre et pour l'Espace Générations Vivantes. Voici le formulaire pour s’inscrire.
     
  2. Appuyez-nous : Si vous désirez appuyer l'unique réseau au Québec qui travail activement sur les enjeux des OGM et des pesticides, faites un don dès maintenant !

 

Références :

(1) Enbridge fait partie de la délégation du Canada à la COP27, le Devoir, 11 novembre 2022 (lien)
(2)  L’industrie des énergies fossiles canadienne participera à trois événements à la COP27, le Devoir, 10 novembre 2022 (lien)
(3) Forçage Génétique, Introduction à une nouvelle technologie dangereuse qui menace les Africains, ETC group (lien)
(4) La biologie synthétique et les communautés agricoles haïtiennes, ETC group (lien)
(5) Monsanto Papers, U.S. Right to know (lien)
(6) Dr. Mae-Wan HO, Science in Society, No. 26 (été 2005) « Call on European Commission to support Independent Science », p7.
(7) Éric Darier (1999), « Foucault and the Environment: an Introduction, » dans Éric Darier (Ed.) Discourses of the Environment. (Oxford: Blackwell), pp.: 1-34
(8) Santé Canada mijote un nouveau Guide alimentaire, La Presse, 2016 (lien)
(9)  Oui, il faut plus de fruits et légumes dans les assiettes, Journal de Montréal 2019 (lien)
(10) Nouveau Guide alimentaire canadien: un virage attendu par notre nutritionniste Isabelle Huot, 2019 (lien)
(11) CBAN Factsheet: Genetically Modified Crops and Herbicides. December 2020 (lien)
(12) Rapport sur les ventes de produits antiparasitaires en 2019, Agence de réglementation de lutte antiparasitaire (ARLA)
(13) A new global framework for managing nature through 2030: first detailed draft agreement debuts (lien)

Pour aller plus loin : La nature du Business - rapport, Les amis de la Terre international, 7 décembre 2022 (lien)